Séance 4 : « Economie solidaire, communs et justice sociale : les défis des transitions » Melaine Cervera (2L2S) et un « discutant »

Séance 4 : 04 Fév. 2021 : Melaine Cervera (2L2S) et un « discutant » : « Economie solidaire, communs et justice sociale : les défis des transitions »
 
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Bonjour Melaine,
Elle trotte encore dans ma tête ton intervention d’hier au séminaire. C’était chouette ! J’ai apprécié particulièrement ce va-et-vient que tu fais entre ta (la) conceptualisation de la (ta) pratique et ta (la) pratique de la (ta) conceptualisation. C’était pour moi vivifiant et résonant non comme la nécessité d’une justification de l’engagement du scientifique, mais comme son explicitation.
En t’écoutant, je me disais que si nous n’avons pas la même prise sociale, et ce constant ne se limite pas à nous deux, nous avons la même volonté de compréhension de ce qui est en jeu ou de ce qui se joue. Je me disais aussi que l’intitulé du séminaire, et donc la thématique, y était pour beaucoup… je pense que l’appel à contenu du séminaire pousse, dans le sens de faire avancer, à une vision de notre apport à la sociologie comme à la société. Je reprends. Si nous n’avons pas la même prise sociale, si nous ne regardons pas les mêmes choses dans cette trajectoire sociale que nous observons, nous partageons la même volonté de compréhension de ce qui est société. Nous sommes sociologues, as-tu dit hier, avec raison et fierté, les mêmes que j’éprouve en me qualifiant ainsi. Du coup, mes quelques mots laissés sur le « chat » cherchaient à partager avec toi un autre regard, le mien, d’autres interrogations, les miennes, une autre prise. C’était un propos sans ponctuation ni exclamation, sans opposition au tien, sans chercher ou même prétendre à leur complémentarité ; mais le confiant, ainsi tronqué, nébuleux, comme je l’ai dit, mon objectif était de consigner seulement mon envie ou de te donner envie, de poursuivre et d’étirer le propos, comme du cristal non encore solidifié, dans un dialogue, autour d’une bière ou d’un whisky, un autre jour qu’à distance. Alors voilà, j’ai réagi à l’écoute des mots « inclusion » et « invisibles », mais pas seulement. Le tout m’a interpellé, à vrai dire : la question de la réciprocité, celle du commun aussi. Mais, aussi les apports sur l’empowerment de Jean-Yves (que je partage) et sur le rapport entre individuel/collectif de Jean-Philippe (que nous avons déjà débattu). Sans rentrer dans le détail, mais pour donner un peu plus que sur le « chat » je te propose qu’un jour nous revenions sur le concept de réciprocité, par exemple, dont sa production m’interroge moins que la recherche à tout prix d’une intention vertueuse qui le décrirait ; nous pourrons faire de même avec celui du commun, qu’il m’a paru entendre comme une finalité chez toi et qui n’est qu’un moyen chez moi ou au plus un produit (à la Saint Thomas d’Aquin quand on se réfère aux biens) ; je te propose aussi de partager nos regards sur l’inclusion comme sur les invisibles (je n’aime pas ce dernier concept et je le trouve impropre et même condescendant… il ne s’agit pas seulement des gens que je ne vois pas, il désigne ceux qui par essence ne sont pas visibles ou qui n’appartiennent pas à la réalité… c’est un concept pire que marginal), je vois l’inclusion (en qualité de principe de société) comme l’expression et l’acceptation de la différence, de la singularité et les invisibles la destinée (disais-je dans le « chat »), destinée dans le sens d’une conclusion de la société inclusive, si la singularité est la règle, personne ne serait plus visible qu’un autre, tous égaux parce que différents, tous invisibles (dans le sens commun) parce que visibles. C’est en observant les mêmes trois entrées que tu as proposées que, de plus en plus, je comprends les trajectoires de l’émancipation comme celles qui se réaliseront par et pour les situations au mépris des catégorisations, celles qui concevront l’intérêt général comme la somme d’intérêts singuliers… J’arrête là pour reprendre un jour en face, j’espère bientôt…
Bien à toi
Raúl
 
De Zoya Bagatova

M. Cervera en début de son exposé (à travers les ouvrages de B. Latour) étale les 3 défis de la transition :

- la question économique est primordiale

- établir le monde des communs

- tout le monde est concerné

Mais comment démontrer que tout le monde est vulnérable dans un monde qui nous est commun et comment faire adhérer tout le monde à la problématique commune ? Une fois que nous trouverons une logique, une clef de voûte, une pierre angulaire (bref, les voies possibles vers les nouvelles formes d’existence) afin que les nouveaux modèles d’existence (production, consommation, échanges) puissent être ancrés dans notre inconscient collectif ? Nous avons l’habitude d’aller frapper à la porte de l’école (et l’école a déjà fait beaucoup). Mais ce n’est pas à nos enfants de réparer nos dégâts et nous n’avons aucun droit moral de leur faire porter ce fardeau. J’ai honte devant ma fille de 6 ans qui raisonne déjà par rapport à la pollution que l’on rencontre sur les sentiers lors de nos promenades. Greta Thunberg m’a beaucoup émue mais je m’apitoie devant ses pédagogues qui ont laissé venir un tel acte que personnellement je classe à la limite de la maltraitance. Il y a d’autres instances collectives et individuelles que l’enfant et l’école. Si tout le monde est concerné et qu’il reste encore les populations à convaincre il faut sans doute trouver comment agir pour les informer et agir sur eux pour agir ensemble.

L’expertise, la critique et, d’une manière plus approfondie, la compétence professionnelle sont les sujets que j’ai adopté lors des années de thèse. Je les appelle les sujets 2L2S. Pour moi ils étaient les « lieux de réflexion » différents qui modifiaient mon regard de pédagogue qui cherchait une clairière dans les sens cartésien (trouver les règles pour diriger l’esprit) et tolstoïen (Yasnaya poliana, un espace démocratique d’apprentissage, « quoi enseigner et comment ? » dans l’optique de transmission des valeurs sans moraliser l’espace éducatif).

Je suis étonnée que dans ce contexte concret la notion de la critique ne figure pas. A ce titre, je me rappelle mes condisciples des années de thèse et en particulier leurs travaux sur la critique sous la direction du laboratoire. J’ai beaucoup admiré Thomas Pierre et sa façon d’approcher son sujet : aller vers les lieux de division pour comprendre la cohésion.

« On considère que l'étude des critiques et des justifications peut guider l'observation de la construction, de la solidification ou du délitement du collectif. L'hypothèse de travail suppose que pour faire groupe les personnes doivent s'accorder sur les relations qu'ils entretiennent et doivent entretenir les uns avec les autres. Ces accords produisent ce qu'on appellera des conventions qui stabilisent les situations ainsi que le groupe, leur rupture et la critique marquant une remise en cause de la cohésion du groupe, le lien social se distant. C'est donc dans les moments d'épreuve que s'observe le continuel travail de refondation du lien social c'est à dire de stabilisation des conventions devant régir les situations ». (Thomas Pierre, « Les fondements critiques du lien social : le cas des scissions syndicale dans les usages de la critique », Les cahiers de la recherche, Edition du Portique, 2008).

Le monde que nous avons créé ou que nous avons laissé créer (depuis le début de l’ère postindustrielle) est désormais désaffilié. Les villages ne sont plus ce qu’ils étaient. Les paysans habitent toujours la campagne. Mais à la campagne, dans les communes rurales se sont installés les Everymans, les Babbitt (j’aurais préféré le terme russe обыватель, plus passif, paisible, apaisé et impassible que les deux choisis mais il est inaudible pour l’ouïe d’un français) : monsieur madame tout le monde. De ce fait elle ressemble à un dortoir. Les personnes qui habitent la campagne ne dépendent plus les uns des autres ni économiquement, ni émotionnellement. J’habite aussi la campagne où il n’y a ni boulangerie, ni épicerie, ni café, ni coiffure. Où se retrouver ? Même le décès de son voisin on apprend dans le journal. Très faible lien social car le liant (ici comme dépendance économique et émotionnelle, culturelle) a disparu après l’apparition des grandes zones industrielles et aussi avec l’éloignement du travail laissant l’indifférence s’installer au cœur même de la société. C’est dans les villages, dans les quartiers, s’il s’agit des grandes villes, qu’il faut emporter du grain à moudre, « dans les plis des territoire » (Cervera). D’ailleurs c'est ce qu'on voit dans l'exposé de Fabien quant à la transition et le mouvement des villes en transition. C’est peut-être dans ces recoins du terroir que « les économies réciprocitaires et les acteurs minoritaires » (Cervera) seront vus, compris et préférés. Peut-on supposer qu’en faisant renaître ces lieux de vie quotidienne et de loisirs on peut faire revenir les lieux d’échange, d’épreuves, de critique et de l’action ? Quelle que soit la tranche d’âge des populations il devrait y avoir un lieu et un moyen de « communion ». Pour ce faire, savoir vulgariser la connaissance produite lors des événements comme celle-ci me parait être essentiel. Des fois je me dis qu’il suffirait d’écouter France-Inter ou lire Cyrulnik ou d’autres. Mais tout le monde n’a pas assez de réserves pour comprendre ces niveaux de réflexion. Il faut donc descendre seul pour remonter avec plusieurs…

J’ai ensuite trouvé ce beau passage chez Mr Cervera :

« Le projet montre que si l'enjeu de l'accès à l'alimentation nécessite des programmes publics nationaux, l'échelon communal d'intervention publique peut être privilégié pour atterrir sur un sol habitable. Ainsi, les politiques de transition seraient davantage incarnées au niveau des communes plutôt que dans un prétendu ex-ministère de la transition écologique et solidaire ». La réflexion autour des notions de capabilité - libertés réelles – fonctionnements - facteurs de conversion m’offre une certaine structure quant aux questionnements de départ et vers la fin de son exposé j’ai été récompensée par : « peut-être, l'accumulation des échanges et des apports de ce séminaire…pourra permettre le pas-de-côté concourant à concilier critique, critique de la critique et repères pour penser les transitions en cours… »

C’est donc toutes ces questions de passage vers les nouveaux contenus, nouveaux dispositifs de notre système de l’éducation à tous les niveaux (scolaire, extrascolaire, populaire) me tourmentent car on ne peut pas changer de mode de vie du jour au lendemain sans qu’il ait une période de rééducation. La transition ne se fera pas toute seule d’elle-même. L’effort collectif est indispensable et pour cela nous devons réapprendre à nous ré-unir et trouver de nouvelles configurations de vivre ensemble en nous réinventant.
 
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