Séance 5 : « L’opposant, l’aménageur, l’universitaire : trois figures de l’expertise. Réflexions autour du ‟fait spatial total” Cigeo » Pierre Ginet

Séance 5 : 04 Mars 2021 : Pierre Ginet (2L2S) et un « discutant » : « L’opposant, l’aménageur, l’universitaire : trois figures de l’expertise. Réflexions autour du ‟fait spatial total” Cigeo »
 
Dernière édition:
En prévision de l'exposé du 4 mars, Pierre Ginet a fait parvenir la note d'intention figurant en PJ.
 

Pièces jointes

  • Pierre Ginet - Seminaire Expertises et Transitions - Seance du 04-03-2021 (PG 09-06-2020).pdf
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Salut Pierre!

D'abord, bravo pour la clarté de l'exposé (à mon avis tu pouvais te contenter de quelques diapos, à vocation illustrative, car elles défilaient trop vite), pour l'intérêt de l'angle d'attaque de la question et pour la variété des tons (qui ont maintenu la curiosité).
Hier, la barque était trop chargée et je n'ai pas voulu la faire couler. D'où mes questions-remarques aujourd'hui.

1.Question. Annoncée de façon alléchante, la notion de "fait spatial total" n'a pas joué dans l'exposé le rôle auquel on pouvait s'attendre. Au-delà de ce regret, je me suis demandé ce qui la rendait complémentaire de celle de "fait social total". Tu as juste précisé en passant que le "spatial" était une sorte de précipité (instable) du social et j'ai cru comprendre que "total" renvoyait à l'idée que toutes les dimensions fondamentales y étaient réunies. Ma question: si le spatial renvoie au fond à une mise en espace (plutôt qu'à une pesanteur territoriale*), n'y a-t-il pas un risque de confusion?
*Je rappelle qu'un territoire était autrefois le lieu où un pouvoir avait licence pour terroriser.

2.Remarque. La conclusion montrait bien trois manières d'articuler transitions et expertises.
-L'aménageur recourt à des expertises pour établir une équivalence entre opérations de stockage et pratique rationnelle de la transition (d'où la question posée par JPVD hier).
-Les groupes citoyens mobilisés construisent une contre-expertise pour bloquer cette équivalence (sans pour autant produire une expertise de la transition).
-Les universitaires qui se mettent en situation d'expertise se répartissent de façon inégale (et sans doute minimale pour l'instant dans ce dossier) entre les deux: ceux qui contribuent à étayer la première figure, établissent de facto une continuité plus ou moins consciente entre leur travail scientifique et leur travail d'expertise (aidés en cela par les critères d'attribution des crédits de recherche) et éventuellement leur apport à l'aménageur peut être une sophistication de la transition; ceux qui, comme on dit, prennent fait et cause pour les collectifs citoyens, sont contraints d'opérer une traduction de leur expertise (faute de quoi ils seraient vus comme condescendants et de toutes façons contestés par d'autres "qui en savent autant qu'eux") et symétriquement de leur contre-expertise (pour faire remonter les savoirs et les résultats du terrain vers l'académique).
En définitive, si on regarde bien, il y a de l'expertise partout et de la transition nulle part!
J'essaierai d'intégrer tes apports dans le prochain "fil rouge" (à supposer qu'on garde cette appellation).
Amitiés,
JY
 
Bonjour Jean-Yves, bonjour à toutes et à tous,



Merci pour ton appréciation, tes questions et remarques comme toujours très stimulantes ! J’avais en fait préparé un diaporama étoffé, ceci afin d’anticiper la possibilité de revenir sur le contenu de telle ou telle diapo, à la demande.




L’espace est l’objet d’étude du géographe, son point de départ. La notion de « fait spatial total » que j’ai proposée, entend géographiciser en quelque sorte la notion de M.Mauss, en soulignant cette possibilité d’analyse et de compréhension des enjeux et dynamiques (sociales, politiques, économiques, financières) essentielles (totales) de notre système-monde, offertes par certains espaces, mieux que par d’autres, comme c’est le cas ici, autour de Bure. La manière dont s’organise cet espace particulier, et ce qui s’y déroule (aménagement, équipement, jeux d’acteurs à l’œuvre dans la recomposition spatiale, liens qui unissent cet espace à d’autres échelons géographiques, inscription des conflits dans l’espace…), définit autant d’objets d’études ou d’entrées, plus particulièrement spécifiques au géographe, parmi les sciences sociales.

Si le spatial renvoie bien à une « mise en espace », il est plus qu’un « précipité » (je n’ai pas retrouvé ce terme dans mon texte). Il est autant un construit (objet de la géographie humaine, économique, politique…) qu’un donné (objet de la géographie physique voire historique). Ces deux dimensions interagissent de façon complexe et constituent, dans leurs relations, un objet d’étude spécifique pour la géographie (à la fois « physique, humaine, économique et régionale » pour reprendre l’intitulé de la section Cnu 23).




Au sujet de la notion de raison soulevée en fin de session, le promoteur cherche à démontrer, sans y être parvenu, et sans probablement le pouvoir un jour (thèse de L.Patinaux) que son projet relève de la raison. Mais de quelle raison s’agit-il ? Ce projet peut certes apparaître « rationnel » du point de vue d’une transition écologique envisagée par le promoteur en tant qu’acteur d’un jeu politique qui a tout à gagner à sa concrétisation (j’ai évoqué à ce propos Cigeo comme clef de voute de la filière électronucléaire, et donc gage de la pérennité de celle-ci au sein de notre système-monde néolibéral). Ce projet n’en reste pas moins non « raisonnable », si l’on reprend la thèse de Patinaux, point de vue que mobilisent les opposants.

« Ces derniers ne produisent pas une expertise de la transition ». J’apporterai une nuance car « les » opposants forment en réalité un groupe hétérogène. Si certains éléments parmi les opposants sont en effet exclusivement focalisés sur la construction d’un argumentaire visant à faire barrage au projet, d’autres participent d’une réflexion plus distanciée, relatives aux alternatives à l’énergie nucléaire ou à l’élaboration de modèles de transition écologiques différents de celui qui est proposé par les grands acteurs institutionnels et financiers aux commandes. J’ignore précisément où se situe la limite entre ces groupes. Sans doute s’agit-il d’un sujet de sociologie à explorer.

« Les universitaires qui se mettent en situation d'expertise se répartissent de façon inégale (et sans doute minimale pour l'instant dans ce dossier) ». Je suis d’accord. Concernant la première configuration (« sophistication de la transition »), ces universitaires-là, engagent leurs travaux sans réflexion sur la construction sociétale et politique dans lequel un tel projet s‘inscrit (absence de réflexion téléologique et géopolitique, qui explique sans doute au moins en partie, la pratique de la censure par certains, comme montré dans le diapo où j’explique en avoir fait l’objet).

Je pense comme toi que l’expertise est partout, mais par contre que les transitions (j’emploierai ici le pluriel, comme dans le titre du séminaire) sont également partout, mais souvent contrastées voire opposées : ainsi celles, conforme aux attentes et au déroulé de notre « système-monde néolibéral » portées par le promoteur, vs. celles, en opposition à ce système-monde (cf. la lecture du communiqué de deux collectifs, en date de novembre 2017, introduisant une réflexion à l’encontre du « système » et reliant les combats anti-Gpii autour de causes communes de type anti-capitalistes).


Merci encore, bonne soirée et à bientôt,


Amitiés,


Pierre
 
Bonjour Jean-Yves, bonjour à toutes et à tous,



Merci pour ton appréciation, tes questions et remarques comme toujours très stimulantes ! J’avais en fait préparé un diaporama étoffé, ceci afin d’anticiper la possibilité de revenir sur le contenu de telle ou telle diapo, à la demande.




L’espace est l’objet d’étude du géographe, son point de départ. La notion de « fait spatial total » que j’ai proposée, entend géographiciser en quelque sorte la notion de M.Mauss, en soulignant cette possibilité d’analyse et de compréhension des enjeux et dynamiques (sociales, politiques, économiques, financières) essentielles (totales) de notre système-monde, offertes par certains espaces, mieux que par d’autres, comme c’est le cas ici, autour de Bure. La manière dont s’organise cet espace particulier, et ce qui s’y déroule (aménagement, équipement, jeux d’acteurs à l’œuvre dans la recomposition spatiale, liens qui unissent cet espace à d’autres échelons géographiques, inscription des conflits dans l’espace…), définit autant d’objets d’études ou d’entrées, plus particulièrement spécifiques au géographe, parmi les sciences sociales.

Si le spatial renvoie bien à une « mise en espace », il est plus qu’un « précipité » (je n’ai pas retrouvé ce terme dans mon texte). Il est autant un construit (objet de la géographie humaine, économique, politique…) qu’un donné (objet de la géographie physique voire historique). Ces deux dimensions interagissent de façon complexe et constituent, dans leurs relations, un objet d’étude spécifique pour la géographie (à la fois « physique, humaine, économique et régionale » pour reprendre l’intitulé de la section Cnu 23).




Au sujet de la notion de raison soulevée en fin de session, le promoteur cherche à démontrer, sans y être parvenu, et sans probablement le pouvoir un jour (thèse de L.Patinaux) que son projet relève de la raison. Mais de quelle raison s’agit-il ? Ce projet peut certes apparaître « rationnel » du point de vue d’une transition écologique envisagée par le promoteur en tant qu’acteur d’un jeu politique qui a tout à gagner à sa concrétisation (j’ai évoqué à ce propos Cigeo comme clef de voute de la filière électronucléaire, et donc gage de la pérennité de celle-ci au sein de notre système-monde néolibéral). Ce projet n’en reste pas moins non « raisonnable », si l’on reprend la thèse de Patinaux, point de vue que mobilisent les opposants.

« Ces derniers ne produisent pas une expertise de la transition ». J’apporterai une nuance car « les » opposants forment en réalité un groupe hétérogène. Si certains éléments parmi les opposants sont en effet exclusivement focalisés sur la construction d’un argumentaire visant à faire barrage au projet, d’autres participent d’une réflexion plus distanciée, relatives aux alternatives à l’énergie nucléaire ou à l’élaboration de modèles de transition écologiques différents de celui qui est proposé par les grands acteurs institutionnels et financiers aux commandes. J’ignore précisément où se situe la limite entre ces groupes. Sans doute s’agit-il d’un sujet de sociologie à explorer.

« Les universitaires qui se mettent en situation d'expertise se répartissent de façon inégale (et sans doute minimale pour l'instant dans ce dossier) ». Je suis d’accord. Concernant la première configuration (« sophistication de la transition »), ces universitaires-là, engagent leurs travaux sans réflexion sur la construction sociétale et politique dans lequel un tel projet s‘inscrit (absence de réflexion téléologique et géopolitique, qui explique sans doute au moins en partie, la pratique de la censure par certains, comme montré dans le diapo où j’explique en avoir fait l’objet).

Je pense comme toi que l’expertise est partout, mais par contre que les transitions (j’emploierai ici le pluriel, comme dans le titre du séminaire) sont également partout, mais souvent contrastées voire opposées : ainsi celles, conforme aux attentes et au déroulé de notre « système-monde néolibéral » portées par le promoteur, vs. celles, en opposition à ce système-monde (cf. la lecture du communiqué de deux collectifs, en date de novembre 2017, introduisant une réflexion à l’encontre du « système » et reliant les combats anti-Gpii autour de causes communes de type anti-capitalistes).


Merci encore, bonne soirée et à bientôt,


Amitiés,


Pierre
Merci pour ces précisions bienvenues qui augurent d'une bonne articulation entre les différents exposés du Séminaire, même liés à des épistémologies distinctes. Quelques remarques additionnelles.
*Sur "précipité": ce n'est pas dans ton exposé, parce que c'est ce que j'imagine être l'option géographique opposée à la tienne.
*Sur l'expertise des groupes. L'hétérogénéité pouvait en effet être présupposée et tu la confirme ici, mais à l'occasion, on aimerait connaître un peu mieux les modalités de coexistence de ces argumentaires - ce qui rejoindrait les préoccupations de Melaine et de Fabien.
*Sur la rationalité. Il m'avait semblé que la question de JPVD allait dans le sens de ta réponse: il m'avait semblé (mais il le dira peut-être) qu'il se souciait moins de définir le degré de rationalité du projet Cigéo, que de l'usage promotionnel de la rationalité auquel les Aménageurs ont recours.
JY
 
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