Vues d'ensemble

Zoya Bagatova m'a fait parvenir son sentiment d'ensemble sur le Séminaire.

Je réagis en faisant abstraction de la méthodologie imposée et je préviens que le tropisme écologique, comme dit JYT, ne laisse pas de place à autre chose dans mon esprit. Je viens à ces séances pour me ressourcer auprès des personnes qui ont une force (qui plus est légitime) d’analyser les événements créés par les individus, les groupes et les communautés par leurs comportements dans la société. Ma présence ne sera utile qu’à moi-même et c’est déjà pas mal. Mon positionnement est celui d’une pédagogue (parent, enseignante et travailleuse sociale) persuadée que tous les chemins de transition vers notre devenir mènent aux sources : famille, école, communauté. Et où l’individu est le pilier. Je ne cherche pas ici entendre les vérités sur les outils, ni méthodes d’interventions mais une réflexion sur les assises des communs (j’aimerais lire davantage sur la problématique), une ressource intellectuelle, les assises théoriques. D’abord voir (où le savoir-voir (JYT) comme savoir-faire du sociologue est capital) les reliefs et ensuite en dégager les sommets.

Dans cette affaire commune chacun a sa zone à défendre qui relève de son entourage immédiat, de sa profession ou occupations. Il me semble qu’aujourd’hui rares sont les personnes qui ne ressentent pas ce besoin d’éclairer les passages, encore trop obscurs, de la transition. Tout le monde se demande …. Et je t’épargne de citer ce que tu as déjà entendu et lu à maintes reprises.

Pour ma part, l’été dernier j’ai passé à jardiner. J’ai produit quelque légumes et fruits pour mon autonomie alimentaire ; investi dans les outils de couture pour retoucher, modifier avant de jeter et aussi, confectionner. Ma famille ne jette rien avant que cela soit irréparable. Résultat ? Nous avons (2 adultes et 1 enfant) mangé nos propres fruits et légumes pendant l’été-automne, fait plusieurs bocaux de conserves et nous nous sommes rendu compte que si on a un petit lopin de terre derrière sa maison cela valait le coup de le cultiver. Quant à la deuxième expérience, cela reste un hobby car à l'exception de céder au caprice de ma fille et confectionner toute la garde- robes de la Reine des Neiges je n’ai rien fait d’utile mais l’intention y est. Quant à la durée de mes électroménagers, c’est le mérite de monsieur qui redonne la vie aux appareils fin XX siècle. Ces expériences familiales suffisent pour dire que l’autonomie alimentaire ne signifie en aucun cas produire coûte que coûte nos vivres. Il n’y a pas très longtemps les sociétés ont lutté pour ne pas le faire si on ne le souhaitait pas. Et moi, pendant que je jardinais, je n’ai pas fait ce que je suis en train de faire à l’heure où j’écris ce texte, ce qui me plait. Enfin, tout le monde ne possède pas de terrain à cultiver, du goût pour la couture et encore moins pour la mécanique. Ce n’est pas donc le faire soi-même et être autosuffisant qui va garantir notre salut. Ce ne sont pas les ménages qu’il faut viser pour construire le concept de l’autonomie alimentaire mais leurs habitus en rapport au terroir dans son système d’échange. Ce dernier devient une question politique…mais c’est à nous tous de ne pas attendre

Les personnes et les familles sont déjà en train de se positionner par rapport à la consommation alimentaire et les principales orientations en sont la géographie (je consomme local), la périodicité (je mange en fonction des saisons) et l’éthique (je ne mange, ni achète ce qui détruit l’environnement). La prise de conscience est là mais nous sommes encore loin d’arriver aux changements radicaux dans nos habitudes de production-consommation et on ne peut pas dire que c’est de l’acquis pour toute la société. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai mis l’accent sur les personnes et les familles.

Toute personne a dans sa vie fait recours à un ou des experts. Il existe le registre National des experts par branche d’activité. Ils interviennent, le plus souvent en cas de litige. Mais pour notre plus grand bonheur, ils devraient intervenir avant et la figure d’expert se voir doter d’un statut dans les domaines non techniques aussi. Je ne me suis pas documentée (mais j'ai l'intention de le faire) et ce que je ressens n'a peut-être pas d'importance pour ce qui se discutent lors de ce séminaire. Je crains qu’en rendant l'expertise visible et présente nous mettions le travail en danger car il y a le risque que tout devient expertise et que la barre d’accès au travail et les compétences exigées s’élève encore davantage.

En revenant à la problématique qui fait mal, la transition nous concerne à tous les niveaux (personnel, familial, professionnel) et tous les domaines (économiques, culturel, politique). A mes yeux, les scientifiques et chercheurs engagés élaborent et ensuite disposent un savoir - force qui manque sur le terrain et que moi, personnellement, je crois salutaire. Encore faut-il la réceptionner et transformer en ce commun partagé et qu’on a envie de faire perdurer. Je sais aussi que vous ne faites pas ce séminaire « pour vous faire admirer des moins savants » (j’ai relu Descartes) que vous. Mais pour éclairer la notion de l’expertise et apporter votre contribution pour démontrer une lacune, une faille de la société. Implicitement ou explicitement, par la suite cela viendra enrichir les inspirations actuelles pour la crise universelle (j’ai envie de dire « omniverselle » pour appuyer sur la transversalité et pluridisciplinarité du séminaire). En lisant de plus près les écrits des participants je me réjouis qu’à l’issue du séminaire l’état des expertises, enfin, de l’expertise en singulier pourrait être établi, la figure de l’expert dégagée et les équipements répertoriés.
 
Un post-scriptum de Zoya Bagatova

En travaillant sur ce sujet j’ai découvert un documentaire d’un jeune réalisateur russe, Anton Taïchikhin, effectué dans le cadre de son travail de mémoire de diplôme de journaliste. Le titre est très parlant : LA PERIODE DE TRANSITION. Le réalisateur à travers le destin d’Evgueniy Zémlianov montre des multiples transitions :

  • Du pays entier, la grandeur en déchéance et qui réalise son passage de l’économie planifiée du socialisme vers le capitalisme sauvage
  • De la région, entre la prospérité du bassin houiller jusqu’à son déclin et fait le deuil des années prospères
  • Des villages autour du plus grand trou de l’Eurasie, qu’on appelle Razrez (la découpe) : entre l’urbanisation et l’exode, la reconstruction identitaire territoriale
  • Des enfants dont les plus beaux rêves deviennent cauchemars : de la ville rose au monstre de Korkino, le déracinement, les désenchantements et les déceptions comme terrain négatifs pour le développement psychologique
  • D’un homme, Evgueniy, mineur de troisième génération. De ses doutes et de ses convictions :
« La mine m'a formé. Dans ma famille tous les hommes étaient des mineurs. Mon père et mon grand-père, mes oncles, tous ont travaillé dans le Razrez de Korkino. J'ai connu ici l'interdépendance, l'entraide, le dépassement de soi. J’ai eu une période de transitions, de doute et je suis parti. En ville, dans les bureaux confortables. Mais je cherchais cet esprit d'entraide et l'effort physique me manquait. Le travail statique n'était pas pour moi. Au bout de 3 mois je suis revenu dans l'industrie houillère… Aujourd’hui Razrez a épuisé ses capacités. Il n’y a plus vers où élargir les bords. Elargir les bords c’est déloger les familles. On a déjà connu le délogement. Les enfants peuvent s’adapter mais nos anciens ne le supporteront pas. Quant à moi je reste un mineur et s'ils ferment ici j'irai chercher ailleurs dans une autre carrière, une autre ville, une autre région. Je n'ai pas de choix…
C'est ici, au-dessus de ce trou que les rêves s’achèvent.
Ma ville natale dans 100 ans.
Tout au fond de Razrez vit un monstre. Il est né de la poussière et de la fumée. On l'appelle le monstre de Korkino. Ia nuit il apparaît dans la ville et erre dans ses rues…
Dans 100 ans la ville de Roza sera rose…
La ville de Roza est petite mais comme ses habitants sont soudés entre eux elle se développera vers le mieux…
Dans 100 ans la ville de Roza sera engloutie par Razrez, mais c’est dans 100 ans…
Dans 100 ans Roza sera un lieu de cure. Même Mr Poutine atterrira en hélicoptère pour y prendre du bon air…
 
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